Après les ouatures, le tabac et le principe de précaution

Extrait d’un petit ouvrage fort distrayant (Devenez sorciers, devenez savants de Georges Charpak et Henri Broch) paru en 2002 aux éditions Odile Jacob, qui, exceptées quelques piques acerbes un peu trop régulièrement décochées à certaine chiromancienne diplômée de la Sorbonne, regorge de petits miracles parfaitement explicables par la science.

Entre deux de ces prétendus miracles, une illustration frappante de l’inconscient collectif, et de la contradiction latente entre risque subi et risque choisi.
Or donc, venons en au texte.

[…]
Il en va de même chez l’humain. Nous ne parlons pas de plonger vos proches et vos voisins dans une grande poêle gorgée d’eau, nous voulons simplement signifier que nous ignorons souvent l’accumulation graduelle de risques dans nos vies quotidienne.
Intéressons-nous par exemple à la consommation de cigarettes. Supposons que, contrairement à toutes les données disponibles, nous ayons des cigarettes absolument inoffensives à tout point de vue. Ces cigarettes d’un nouveau type n’ont strictement aucun effet néfaste sur la santé, à part un seul petit inconvénient, en fait très rare mais dont il faut tout de même parler. Il se trouve que le procédé de fabrication est tel que tous les 20 000 paquets de cigarettes, il y en a un contenant une cigarette -une seule- un peu spéciale. Malheureusement spéciale. Il s’agit d’une cigarette explosive et sa puissance explosive est telle qu’elle vous arrache la tête.
Prenons les choses du bon côté. Après tout, chaque paquet contient 20 cigarettes et il n’y a qu’un seul paquet sur 20 000 qui pose problème. Le risque est vraiment faible puisque un fumeur n’a donc en fait que 1 « chance » ( !) sur 400 000 de se faire exploser la tête. Le risque est vraiment faible, mais la transition de l’homme normal à l’homme décapité est -lorsqu’elle se produit- instantanée. Ce faible risque, mais à transition brusque, devrait amener beaucoup de fumeurs désirant garder leur tête sur les épaules à cesser de fumer.
En France, environ 4 millions de paquets de cigarettes sont venus par jour. Ce qui signifie que, avec cette nouvelle technique de fabrication, nous aurions chaque jour, environ deux cents personnes qui se feraient exploser la tête. Soit un peu pus de soixante-dix mille par an. Quelle hécatombe ! direz-vous. Vous aurez raison puisque c’est beaucoup plus que le nombre de morts par accidents de la route contre lesquels de vastes campagnes de sensibilisation et de prévention sont menées. Et pourtant, ce serait nettement moins que le nombre de décès annuels dus à la cigarette puisque en France le tabac fait un peu pus de cent mille morts prématurées par an(1).
En d’autres termes, le risque de la cigarette explosive ne sera pas accepté alors que la perte en vies humaines est inférieure aux décès dus à la cigarette normale. Le risque non accepté est objectivement inférieur au risque accepté sans problème – de fumer normalement des cigarettes, même avec filtre ! On voit donc que, pour nager en plein irrationnel, il n’est nul besoin de plonger dans les eaux troubles du paranormal.
1. Article « Tabac » du Quid 2000
[…]

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